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    L'expressionniste
    🐔 AnimauxXIXe siècle

    Poser un lapin

    5 min de lecture

    Ton téléphone vibre. « Désolé, je peux pas venir finalement. » Tu es là, attablé au restaurant depuis vingt minutes, tu as déjà bu ton verre d'eau et relu le menu trois fois. On t'a posé un lapin. Mais quel rapport entre un adorable rongeur aux longues oreilles et l'art de ne pas se présenter à un rendez-vous ? Prépare-toi, l'histoire est moins mignonne que le lapin. 🐰

    💬Ce que ça veut dire aujourd'hui

    « Poser un lapin à quelqu'un » signifie **ne pas se présenter à un rendez-vous** sans prévenir ou en prévenant au dernier moment. C'est l'un des faux pas sociaux les plus universellement détestés : la personne qui attend se retrouve seule, frustrée, et souvent un peu humiliée.

    L'expression s'utilise pour tous les types de rendez-vous : amoureux, amicaux, professionnels. « Il m'a posé un lapin » est un constat qui mêle agacement et déception. Parfois, on pardonne. Parfois, on ne rappelle pas.

    📜L'origine de l'expression

    Accroche-toi, parce que l'origine est pour le moins... inattendue. L'expression apparaît au **XIXe siècle**, et son sens initial n'a rien à voir avec un dîner entre amis.

    Dans l'argot du XIXe siècle, « poser un lapin » signifiait à l'origine **ne pas payer une prostituée après avoir bénéficié de ses services**. Le « lapin » désignait le prix non versé, la somme escroquée. L'homme qui « posait un lapin » était donc un client indélicat qui disparaissait sans régler son dû.

    Mais pourquoi un lapin ? Plusieurs hypothèses se croisent. La plus répandue est liée au verbe « laper » (lécher), qui aurait donné « lapin » par déformation dans l'argot populaire. Une autre théorie relie le lapin au « laps » (de temps), l'intervalle pendant lequel la personne attend en vain.

    Il existe aussi une piste intéressante du côté du monde du spectacle. Au XIXe siècle, dans les théâtres parisiens, un « lapin » était un spectateur qui occupait une place sans avoir payé, un resquilleur. Le lapin, c'est donc celui qui prend sans donner, qui profite sans payer. Le lien avec le rendez-vous manqué se fait par l'idée de la promesse non tenue.

    L'expression a été popularisée dans la littérature populaire et la presse du **Second Empire** et de la **Troisième République**. Les chroniqueurs parisiens, qui raffolaient de l'argot des boulevards, l'ont abondamment utilisée dans leurs colonnes, contribuant à la faire passer du vocabulaire spécialisé au langage courant.

    Alfred Delvau, dans son *Dictionnaire de la langue verte* publié en 1866, répertorie l'expression dans son sens originel, témoignant de son ancrage dans l'argot parisien de l'époque. C'est l'un des premiers dictionnaires à documenter sérieusement le vocabulaire populaire, et « poser un lapin » y figure en bonne place.

    🔄Comment le sens a évolué

    L'évolution de cette expression est un magnifique cas d'**euphémisation**. Le sens originel, assez cru et lié à la prostitution, s'est progressivement adouci au fil des décennies.

    À la fin du XIXe siècle, « poser un lapin » commence à être utilisé plus largement pour tout rendez-vous galant manqué, pas seulement dans le contexte de la prostitution. Au début du XXe siècle, l'expression perd complètement sa connotation sexuelle pour s'appliquer à n'importe quel type de rendez-vous.

    Aujourd'hui, l'immense majorité des francophones ignorent totalement l'origine sulfureuse de l'expression. On pose un lapin à un ami, à un recruteur, à son dentiste, sans la moindre arrière-pensée grivoise. C'est l'un des plus beaux exemples de « blanchiment sémantique » de la langue française : une expression née dans les bas-fonds a fini sa course dans la conversation polie.

    🔬Le savais-tu ?

    Le phénomène du lapin posé a été étudié par des sociologues. Une étude menée dans les années 2010 estimait qu'environ **20% des rendez-vous Tinder** se soldaient par un lapin, faisant de cette pratique un véritable phénomène de société à l'ère des applications de rencontre. Le terme anglais « ghosting » (disparaître sans prévenir) est en quelque sorte le cousin moderne de notre bon vieux lapin.

    Dans d'autres langues, les images utilisées sont très différentes. Les Anglais disent « to stand someone up » (laisser quelqu'un debout, c'est-à-dire planté là). Les Allemands utilisent « jemanden versetzen » (déplacer quelqu'un). Les Espagnols, eux, disent « dar plantón » (planter quelqu'un), et les Italiens « dare buca » (faire un trou). Seul le français a eu l'idée saugrenue d'impliquer un lapin dans l'affaire.

    Anecdote littéraire : dans *Bel-Ami* de Maupassant (1885), le personnage de Georges Duroy, arriviste parisien par excellence, est à la fois poseur et receveur de lapins, reflétant parfaitement les moeurs de la société parisienne du XIXe siècle.

    🗣️Comment l'utiliser aujourd'hui

    Le lapin se pose malheureusement dans de nombreuses situations :

  1. Constat amer : « Ça fait 45 minutes que j'attends au resto. Je crois qu'elle m'a posé un lapin. »
  2. En prévention : « Tu me confirmes pour demain ? Parce que la dernière fois, tu m'as posé un lapin et j'ai mangé seul comme un champion. »
  3. En aveu : « J'ai un peu honte, mais j'ai posé un lapin à mon cours de yoga. Mon canapé était trop confortable. »
  4. Voir aussi

    Collection L'expressionniste

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